SECRET MEDICAL ET MEDECINEGENERALE

Dr François BAUMANN
Président de la SFTG
Février 1997

 

INTRODUCTION

Je voudrais davantage livrer sur un tel sujet une suite de réflexions et de remarques issues de mon expérience de la Médecine Générale,et donc de la pratique du secret médical, plutôt que disserter de façon documentée et exhaustive sur ce qui continu à sembler être l'un des éléments fondateurs de la consultation médicale.

Elément majeur, le secret médical l'est à plus d'untitre. D'abord l'origine même de ce mot, son sens, se rapportent àpartir du latin Secernere, à la séparation et àla "mise à part". Il sous entend une discrétion,vertu médicale par excellence et exigence capitale pour le patient comme pour le médecin, et pour la relation duelle qu'ils réalisent ensemble.

Le secret, fondement même de la consultation a donc à voir, en médecine générale, avec la relation médecin-malade. Il est le garant de la confidence, elle-même inséparable de la confiance.

Et, saurait-on imaginer une consultation médicale sans cette indispensable confiance ?

Confiance, confidence et donc secret, forment, en quelques sortes, les piliers de cette relation qui pour être fructueuse doit défendre la vie privée et la liberté de l'autre, du patient.

Alors qu'à son origine le secret médical devait plutôt protéger le praticien, qui d'ailleurs se l'appropriait volontiersen toute bonne conscience, c'est au patient qu'il revient de droit. C'est pour lui que "comme la peau, il doit cacher plus que révéler,dissimuler en existant et fourvoyer en manifestant".

Ce secret qui rapproche au moment même où il retranche,sous-entend aussi : connaissance de celui à qui on le confie. Et peut-être liaison profonde.

Ou pourquoi pas aliénation d'une forme de liberté puisque tout aussi bien La Rochefoucault écrivait à propos du secret:

"Celui à qui vous dites un secret devient maître devotre liberté"

Liberté et Secret, secret garant tout au contraire de la liberté du patient. Voilà qui, contrairement aux apparences, ne nous entraîne pas si loin que cela de la Médecine Générale - ou bien même, de la Médecine en générale.

Nous l'avons dit, c'est par lui que naît la confiance. C'est par lui, sans doute aussi, que peut se construire la personnalité del'enfant ou de l'adolescent, car comprenant que ses pensées peuvent être secrètes, il se croit alors libre de mentir.

La place du secret est fondamentale aussi dans la préhistoire de chacun, et symbolise, pour l'adolescent(e) par exemple, l'alliance avec l'élu(e).

Grâce au secret médical enfin, peut apparaître la complicité qui conditionne à tout moment la qualité d'une relation médecin-malade efficace et utile.

Secret médical tacite ; secret médical exclusif, sûrement,mais aussi forcément, confiant et explicite.

Pour le défendre : on voit se lever une armada impressionnante faites de Codes : Déontologie, Pénal, Santé Publique.

Pour l'appliquer, le face à face, dans un dénuement extrême, d'un médecin et de son patient, entourés de la solitude d'un cabinet médical ; ici, pas d'équipes soignantes, d'appareillages complexes, d'administration, derrière lesquelles se retrancher, et se cacher.

Une relation en face à face, où l'existence de l'individu, le respect de son histoire, de ce qu'il est, peut ou risque même d'être mis en balance avec la conscience d'un médecin de famille, lui-même multicentré dans ses préoccupations, pluri-interpellédans les domaines de la Science, du Droit ou de la Culture.

Qu'en est-il alors des contradictions, conflits ou ruptures diverses,qui peuvent se présenter à lui ? De ces situations quotidiennes au cours desquelles ses convictions de praticien, ses qualités morales,seront prises en étau entre l'intérêt du malade et celuide la collectivité ? Entre les soins nécessaires et le Droit ou l'Economie ...?

La réflexion seconde sur la morale, sur la déontologie, que représente l'éthique, permet sans doute de mieux comprendre,de mieux responsabiliser - au sens premier de "réponse"-, dans ce domaine précis du secret.

Serment d'Hippocrate, comme Serment de Maimonide, réflexions et écrits des philosophes comme des psychanalystes ont, au fil des siècles,évoqués le secret médical et confirmés la nécessitéde sa présence.

On le retrouve en Médecine Générale, à chaque instant de la consultation, depuis le rhume de cerveau, jusqu'au SIDA en phase terminale.

Nul moment où il ne soit absent.

Mais, il me semble utile de mieux préciser certaines situations plus particulièrement difficiles de son application, certains moments de la vie du généraliste, où la confrontation à a crise de conscience que représente la réflexion éthique, s'avère majeure et complexe à dénoncer.

Ce sont ces histoires vécues par chacun d'entre nous, ces récits de rencontre, cette casuistique peut-on dire, puisqu'elle s'intéresseaux cas présentés par nos patients qui méritent quel'on s'attache à les comprendre.

Ainsi, une mère qui téléphone pour trouver des explications sur la présence de pilules contraceptives ou de traitement de M.S.T.dans la chambre de sa fille de 15 ans : Que lui répondre ? Que luidire ?

Ou encore cette femme âgée, battue par son fils - c'est du moins ce qu'elle affirme - mais dont quelques hématomes sur les membres témoignent malgré tout de la violence, qu'il faudra dénoncer en sachant bien sûr qu'elle risque par ses aveux une maltraitance plus importante.

Dénoncer le fils qui bat sa mère ? Mais elle ne demande pas de démarche juridique ...

Ou bien se taire ... ? En allant contre la loi même ... que cependant nous appelons de nos voeux.

Mettre un peu plus en danger la mère pour punir le fils ...?

Et si il l'abandonne ...? Oui, mais si il finit par la tuer ...?

Que faire ? Que dire ?

Et, que dire aux assurances qui nous interrogent parfois au méprisde tout secret, qu'il soit celui de la Médecine, ou de la vie privée?

Et, que conseiller à ce patient déprimé qui, parla tension qui s'exerce sur lui, "craque" au travail et avoueson état à son chef de service ?

Et puis aussi, ce couple dont l'un des deux est séropositif etn'ose l'avouer à l'autre ? Que répondre aux questions quel'on viendra sans doute nous poser, lorsque de nous même nous ne précédons pas la démarche en prévenant, parce que le médecinaussi à des limites au delà desquelles il ne peut sans doutepas aller.

De l'enfant au vieillard, de l'isolé silencieux aux familles bruyantes,bavardes, affublées de voisins curieux, de patrons soupçonneux,de tout cet aéropage qui nous accompagne dans notre vie quotidiennede médecin de famille, nous devons à chaque instant adapternotre attitude et nos discours.

C'est d'ailleurs face à la violence de ces situations que lescodes, les décrets et les lois, nous sont utiles ou indispensables,lorsque la conscience se heurte trop fort aux limites de ses possibilités.

Alors, le secret médical vole au secours du médecin, harcelé par le patron, le juge, la famille. Il peut s'envelopper tout entier dansla confidence de son patient, ignorer les questions, s'abriter, pour lebien et le respect de son patient, derrière le silence du secret.Le Silence n'a jamais trahi personne.

Quant au malade, il lui appartient de défendre son secret. On peut le considérer comme son seul possesseur.

 

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