De l'ambiguïté ontologique du secret à son ambivalence éthique

Communication de Lucien GUIRLINGER
Professeur agrégé honoraire des Classes Préparatoires H.E.C.,
Président de la société angevine de Philosophie,
Chargé de conférence à la Faculté de Médecine d'Angers et à l'Institut Municipal.

 

Philosopher consiste finalement à penser son expériencevécue, à la conceptualiser pour la rendre intelligible. Atransformer le vécu en une organisation cohérente d'idées qui rende ce vécu intelligible. Le vécu, c'est l'immédiat, c'est ce que vous ressentez immédiatement, mais il n'est pas pourautant intelligible, au contraire, il est immédiatement opaque. Percercette opacité, c'est la vocation de la pensée philosophique.

Vous pouvez en déduire tout de suite que la possibilitédu secret lance un défi à la philosophie. Le secret, c'estune espèce de provocation antagoniste à philosopher. Lavocation de la philosophie, c'est de percer le secret des secrets, c'està dire le grand secret de la signification de l'être. Ce qu'êtreen général signifie et ce que signifie exister en particulierpour un être humain. Or, garder un secret, c'est le taire, et MauriceMerleau-Ponty dans sa leçon inaugurale au Collège de Francequi s'intitule "Éloge de la Philosophie" écrit :"Tout homme porte silencieusement en lui les déchirementsde l'existence, mais le philosophe est l'homme qui s'éveille et quiparle de ces déchirements, qui énonce ces paradoxes, qui vendla mèche... La philosophie, c'est le pari de tout dire, un pari surla clarté." Vous voyez que ce pari est difficilement compatibleavec l'idée de secret.

Cependant, précision très importante conceptuellement : ne confondons pas secret et mystère. C'est une distinction décisive. Le secret est une information qui n'est connue que de quelquesuns ou d'un seul à la limite, mais que celui ou ceux qui la détiennentpeuvent à tout moment révéler. Le secret est accessibleà tous. C'est bien pourquoi il y a un problème du secret.Ce qui fait problème dans le secret, c'est qu'il peut êtredivulgué, trahi, révélé. Oedipe finit par déchiffrerl'énigme du sphinx. Si vous voulez, percer les secrets c'est la tâchede la raison, en un sens c'est la tâche de la philosophie. Au contraire, le mystère est par définition d'un autre ordre que le problème: il est inaccessible à la raison. Dans les mystères de l'Antiquité,seuls de rares initiés parviennent à la compréhensiondu mystère et le christianisme est beaucoup plus radical encore,le mystère est ce qui est absolument inaccessible à la raison.Thomas d'Aquin, le plus grand théologien de toute la chrétientémédiévale, et la référence encore aujourd'huide toute la théologie chrétienne, insiste sur le fait quela rationalité s'arrête au seuil du mystère. Le mystèreest sacré, si vous préférez il est transcendant, il est divin, alors que le secret est profane. Le secret est immanent àla condition humaine, il est humain. Et c'est pourquoi fidèle àsa vocation, la problématisation, la réflexion philosophiqueinterroge le secret, interroge l'humanité du secret. Si c'était un mystère, elle ne l'interrogerait pas. Le mystère n'est pas une catégorie philosophique.

Il y a deux approches philosophiques du secret, c'est ce qu'indiquaitl'intitulé de mon intervention. Une approche théorique, c'està dire de l'ordre de la connaissance : qu'est ce que le secret ?Et cette approche nous révèle bientôt que le secrettient à l'ambiguïté de l'être humain. L'homme estun être dont l'être par définition se dérobe dansle secret. C'est ce qu'on appelle le secret de l'intériorité,le secret de la subjectivité. Mais, en même temps, ce secretne s'apparaît à lui-même qu'en s'exposant, en se dévoilant,en se trahissant. La vérité du secret, n'apparaît quedans sa divulgation. Telle est l'ambiguïté ontologique dusecret. "Ontologique" pourquoi ? Parce que l'ontologie signifiele discours sur l'être. J'appellerai ambiguïté ontologique cette relation du secret avec l'ambiguïté de l'être del'homme. L'approche pratique du secret qui en résulte, parce qu'elleest commandée par cette approche théorique, c'est évidemment la pratique du secret. Que faire du secret ? Que faire, c'est le problèmemoral. Dois-je garder le secret, mon secret d'abord, pour garder ma confianceen moi-même ? Dois-je garder le secret d'autrui pour garder la confianced'autrui ? Ou bien ne me dois-je pas moi-même de dévoiler monsecret et le sien pour nous libérer, peut-être même pournous réaliser ? Conflit de devoirs, conflit de droits. On a évoqué tout-à- l'heure la notion de droit au plan juridique, je l'entendsbien sûr ici au plan moral. Alors, le secret, c'est quoi ? Est-ce un trésor précieux, ou bien est-ce un fardeau accablant ?Il y a une ambivalence essentielle, au plan pratique, du secret. Mais puisque l'approche théorique commande l'approche pratique, commençonspar elle.

Le secret est incontestablement constitutif de l'être humainde l'homme. L'homme est un être-pour-soi, c'est à direqu'en tant qu'être humain, il n'est humain que s'il est présentà lui-même. Ce qu'on appelle être conscient. Présencequi est inconstante, bien sûr, qui est sporadique, qui est sujetteà des éclipses, à des illusions, qui n'est pas extra-lucide,mais présence qui est quand même constitutive de notre êtrehumain. Un être qui s'est totalement absenté de lui-même,de ses actes, de ses pensées, a laissé là son humanité.Il mène une existence qui n'a plus rien d'humain. Or cette présenceà soi-même est secrète. Par définition. Le secretde la conscience, c'est un fait. En découle le secret de la pensée,de nos représentations, de nos jugements, de nos volitions, de nossentiments.

Qu'est-ce que la pensée ? Platon l'a très bien défini: "un dialogue invisible et silencieux de l'âme avec elle-même".Invisible et silencieux. Secret. Ce qu'on appelle la vie intérieure,c'est cette vie secrète qui, de prime abord, je dis bien de primeabord, on va en reparler, sinon il n'y aurait pas d'ambiguïté,est dissimulée à l'autre, opaque à l'autre. Il y aune sorte de sphère invisible qui m'entoure et où nul ne pénètresauf par effraction, et est-ce que ce n'est pas là le grand privilègede l'être humain ? Dans les périodes les plus difficiles del'histoire de l'Humanité, par exemple la fin de la Cité GrecqueAntique, ou l'effondrement de l'Empire Romain, on s'aperçoit qu'aumoment où les hommes éprouvent douloureusement leur impuissanceà l'égard de leur destin, des philosophes vont tenter de sauvegarderla dignité humaine en invitant l'homme à se replier sur sonfor intérieur, for, forum en latin, le lieu où l'on parle,le lieu où l'on se parle à soi-même. Ce sont les Stoïciens.Ces directeurs de conscience dans l'Antiquité grecque, dans l'Antiquitéromaine, à des moments de crise de l'Histoire, nous demandent deconquérir une liberté purement intérieure, inviolable,"inexpugnable" dit Sénèque. En nous détachantde tout ce qui ne dépend pas de nous, c'est à dire toutesles choses, aussi bien la richesse, les honneurs, l'amitié, la santé...la vie, et en ne nous attachant qu'à ce qui dépend de nous.Et qu'est-ce qui dépend de nous ? Non pas les choses, mais l'opinionque nous avons des choses, la valeur que nous leur attachons. Montaignea très bien résumé cela : "Les choses ne sontde soi ni bien ni mal, elle sont la place du bien et du mal selon que vousla leur faites". Le for intérieur. L'homme moderne s'estinsurgé d'abord contre cette sagesse stoïcienne, résignéedisait-il, et avec Descartes, lui a opposé une autre ambition, lavolonté de nous rendre (célèbre phrase) "commemaître et possesseur de la nature"; une volonté depuissance sur mon destin. Mais, aujourd'hui, nous sommes quand mêmerevenus des illusions de cette volonté de puissance, et parmi lesruines de certaines de nos illusions et de nos espérances, illusionstechnologiques mais aussi espérances idéologiques et historiques,nous retrouvons une actualité du stoïcisme. Après Auschwitz,Hiroshima et le Goulag, plus personne n'a envie d'ironiser sur le stoïcisme.Ceux qui ont vécu les camps d'extermination savent qu'il y a encorece refuge intérieur. Ça existe. Et ceux là ont tenu.Et ils le disent. Et ils disent pourquoi. Alors, il y a une sorte de jardinsecret, Bergson appelait ça le moi profond ; une espèce demélodie secrète d'une durée vécue, que nousécoutons sourdre en nous alors qu'elle est inaudible par l'autre,et dont les notes fusionnent pour nous donner ces souvenirs purs que Proustessaye de faire émerger, pour surprendre leur reviviscence, parcequ'il éprouve, dit-il, une "félicité",c'est le mot, c'est plus fort que bonheur, une félicité particulièreà retrouver ce moi-profond, à retrouver son propre secret.Il y a un beau vers de Valéry, dans le "Cimetière marin",qui est un poème philosophique :

"Entre le vide et l'évènement pur,
J'entends l'écho de ma grandeur interne
Amer, sombre et sonore citerne
Sonnant dans l'ombre un creux toujours futur".

La vérité d'un être serait donc dans de secrètesprofondeurs. C'est là que reposeraient ses forces cachées,ses rêves, ses puissances.

Vous me direz : "Mais vous avez une conception quasi mystique dusecret ?" Provisoirement, en effet, nous approchons d'une conceptionmystique, je pense au plus grand mystique chrétien de tous les temps,Saint Jean de la Croix, mystique espagnol, qui écrit : "Lafoi est une échelle secrète et obscure". C'est dansle plus grand secret que le mystique approche son Dieu. Tellement secrète,cette approche, qu'il ne peut la traduire que dans une "alchimiedu verbe" pour employer l'expression de Rimbaud, c'est àdire poétiquement. Mais, plus profonds que notre présenceà nous-mêmes, il y a des secrets que nous craignons de savoir.De ceux là on vous a entretenu tout à l'heure ; je fais biensûr allusion ici à l'Inconscient. "Ça" , enjouant sur le mot, c'est le secret. Selon Lacan, l'inconscient, c'est leblanc du discours trans-individuel, c'est à dire le chapitre censuréou adultéré dans nos relations avec autrui. C'est l'indécelablesecret. Il est ce qui ne peut pas devenir conscient, sauf conflit et interventiond'une technique spéciale. Il est perçu soit comme une menace,névrose, psychose, soit comme une promesse parce que le génieaussi en émerge. Baudelaire disait que le génie est la réalisationd'une promesse de l'enfance. Est-il plus grand secret que le génied'ailleurs ? De la créativité imprévisible du génie.

Finalement donc, dans un premier temps, on serait tenté deconclure à la pleine positivité ontologique du secret. Lesecret conférerait à l'être humain sa profondeur. S'entenir là, réduire l'humanité au secret, ce serait méconnaîtrela complexité dialectique de la réalité humaine.

L'être pour soi, comme disait Sartre, son être secret, lesecret de son être si vous préférez, ne lui apparaît,ne devient même pour lui une réalité, d'abord pour lui,que s'il en sort. Il faut qu'il sorte du secret pour le découvrir.Il faut qu'il s'expose, qu'il expose dans le monde extérieur dontil est lui-même partie intégrante ce secret pour le découvrir.L'homme est un être dans le monde, il n'est pas un dedans sans dehors.C'est en sortant de soi qu'il se connaît. Le sujet ne connaîtrasa vie intérieure que s'il l'extériorise. Comment ? D'aborddans les objets qu'il façonne et qui lui renvoient sa propre image,qui lui renvoient l'image de ses aptitudes, l'image de ses talents, de sesémotions, de sa volonté. C'est là qu'il se connaît.Ce qui est en-dedans de moi ne devient une réalité qu'en s'objectivanthors de moi dans mes actes, dans mes réalisations. Sartre a écritquelques belles pages là-dessus, "Nous voilà délivrésde Proust". En effet, c'est le contre-pied de Proust. "Délivrés,dit-il, de la vie intérieure". Je cite "Ce n'estpas dans je ne sais quelle retraite que nous nous découvrirons, c'estsur la route, dans la ville, au milieu de la foule, chose parmi les choses,homme parmi les hommes". Homme parmi les hommes surtout, oui, parceque mieux que les choses, même les choses que nous réalisons,nos oeuvres, c'est le regard d'autrui qui nous révèle ànous-même et même simplement, comme dit Lévinas, le visaged'autrui. L'erreur de Narcisse, c'est de croire qu'il se découvriraen regardant son reflet dans l'eau. Nous ne découvrons notre secretqu'en affrontant autrui, dans la rencontre avec l'autre qui cherche àpercer notre secret, et qui me le révèle par là-mêmeà moi-même. Louis Lavelle, qui a écrit un ouvrage quis'appelle "L'erreur de Narcisse" concluait "Nul ne peutse connaître séparément". Il y a deux manièrespour un être humain de s'aliéner, il peut se réifier,du latin res, la chose, devenir chose parmi les choses, perdre cette subjectivitécette dimension d'intériorité, ou il peut, au contraire, s'abîmerdans sa subjectivité. Cela s'appelle l'autisme, la "forteressevide" de Bettelheim.

Donc, la réalité, la vérité de ma penséesecrète ne s'éprouvent que dans son expression. C'estle sort du secret. Je ne sais pas si j'ai bien pensé un problèmeavant d'avoir tenté de l'exposer. Kant disait : "Penserionsnous beaucoup, penserions nous bien si nous ne pouvions pas confronter,échanger, exprimer nos pensées". C'est pourquoi,écrivait-il, le despote qui vous dit: "je ne vous interdis pasde penser, je vous interdis seulement d'en parler" se contredit. Carsi je n'en parle pas je ne suis pas sûr que je le pense. Donc, ilnous faut sortir du secret pour savoir ce que vaut le secret de la pensée.Sartre disait "Il n'y a pas de génie secret". Ily a un secret du génie, mais il n'y a pas de génie secretparce que, disait-il, le génie éclate en actes ou alors cen'est qu'une illusion narcissique consolante. "J'aurais pu êtreun génie"!! Même les secrets de l'inconscient se trahissentau grand jour dans mon corps, dans mes tics, dans mes rides, dans mes actesmanqués, dans le style de ma vie, dans mes attirances, mes répulsions.Goethe affirmait déjà : "Tout ce qui est en dedansest aussi au dehors". Ambiguïté. Voilà l'ambiguïtéessentielle de l'être humain.

De cette ambiguïté de l'être humain résultel'ambivalence éthique du secret. Parler d'ambivalence, c'estdire que le secret peut être le meilleur ou le pire. Préservernotre intimité, on en a parlé tout à l'heure, et celled'autrui, est certes un devoir et un droit, si on donne au mot droit unsens éthique. Il nous faut cultiver, c'est vrai, notre jardin secret.Il ne s'agit pas d'aller jusqu'à ce pessimisme noir qui étaitcelui de Cioran ("Précis de décomposition"), quinous dit que dès que nous parlons, dès que nous écrivonsune ligne, nous nous trahissons. Nous nous démettons de notre singularité,nous nous aliénons, etc... Mais, sans aller jusque là, ilest vrai que nous avons à défendre notre singularitésecrète qui fait finalement la valeur qui est la nôtre. Sichaque existence humaine est secrète, c'est parce que chacune estunique, absolument unique. Et c'est pourquoi la mort d'un homme, quel qu'ilsoit, si humble soit-il, est toujours une perte, sèche. Alors ladiscrétion, la retenue, on a parlé tout à l'heure dela discrétion, la discrétion, la retenue, la pudeur, la décencesont requises vis à vis de nous-mêmes, par rapport ànotre moi propre et par rapport à celui d'autrui. Il suffit d'ailleursque ces vertus soient menacées, et elles le sont dans notre civilisation,elles le sont par les médias, pour que nous en reconnaissions leprix. Il y a une certaine indécence, une certaine impudeur, j'allaisdire une certaine obscénité dans certaines confessions publiquesde certains "reality show", où des individus se déboutonnentdevant des millions de spectateurs. Et là nous comprenons, a-contrario,le prix du secret. Bernanos, qui était très pessimiste, s'enindignait. Il écrivait : "On ne comprend rien à notrecivilisation si on ne pose pas d'abord qu'elle est une conspiration contretoute espèce de vie intérieure". C'est noir, c'estle polémiste Bernanos. Mais il est vrai qu'il y a une difficultéplus grande dans notre civilisation à sauvegarder cette vie intérieure.Même si je ne reviens pas ici au mythe de la vie intérieuredénoncé par Sartre, (il a raison, ce qui est en dedans estaussi en dehors), il y a tout de même à préserver cettecapacité d'intérioriser l'événement, "Pourmoi seul, à moi seul, en moi-même", comme dit Valérydans le même poème que j'ai cité tout à l'heure.

Reconnaître à chacun un droit de réserve sur lasphère privée de son existence, un droit au secret et le devoirde garder ce secret, c'est garantir l'inviolabilité de la personne,préserver sa dignité. Réciprocité du secretd'ailleurs, en respectant mon secret je respecte autrui. Pourquoi est-ceque je vais l'accabler de mes confidences, de mes aveux qui l'importunentla plupart du temps, l'assombrissent. Alain disait "La premièrerègle de l'art d'être heureux, ce serait de ne jamais parleraux autres de notre propre malheur". C'est dans le "Traitésur le Bonheur", que je vous conseille de lire, cela a sauvéplus d'un homme du suicide. Notre société nous arrache àl'intimité. Michel Foucault avait écrit de belles pages surla torture et l'aveu, dans un ouvrage où son seul tort est, sansdoute, indépendamment de la qualité de son analyse de l'aveu,son seul tort est d'en parler comme si c'était quelque chose de dépassé; la torture pour extorquer l'aveu. Mais ce n'est pas dépassé,vous le savez bien, cela se pratique couramment, et donc la réflexionsur la torture pour arracher l'aveu est très actuelle. Mais ce querévèle l'acharnement des hommes à arracher des aveuxc'est le prix que nous attachons au secret. Et, là-dessus, je mepermettrais de vous lire un très beau texte de Sartre qu'il avaitconçu pour le lire à la BBC, en 1944, alors que la paix n'étaitmême pas signée. "Tous ceux d'entre nous, et quel françaisne fut pas une fois dans ce cas, qui connaissaient quelque détailintéressant la résistance, se demandaient avec angoisse :"Si on me torture, tiendrais-je le coup ?". Ainsi la questionmême de la liberté était posée et nous étionsau bord de la connaissance la plus profonde que l'homme peut avoir de lui-même.Car le secret d'un homme ce n'est pas son complexe d'Oedipe ou d'infériorité,c'est la limite même de sa liberté, c'est son pouvoir de résistanceau supplice et à la mort". Dire que le secret de l'hommec'est sa liberté, c'est dire qu'en un sens c'est un secret en pleinelumière, puisque la liberté n'existe que dans des actes. Làvous rompez avec le stoïcisme. Le stoïcisme c'est l'ultime refugedans le cas de l'impuissance radicale. Mais une liberté qui ne setraduit pas par un pouvoir sur ma vie, c'est une liberté qui restetout de même formelle. Hegel parlait, à propos des stoïciens,de leur "conscience malheureuse". Il voulait dire qu'ilsont conscience du malheur de l'homme dépassé par la crisedes sociétés qui lui arrache l'autonomie, la capacitéde gouverner sa vie.

Quant au secret que m'a confié un autre, le secret de l'autre,bien entendu si je me suis engagé à le garder, cette promesse,implicite ou explicite, m'en fait un devoir. Garder le silence sur la choseconfiée, c'est une condition des formes élémentairesde sociabilité, tout simplement. Nous sommes ici en deçàou au delà, comme vous voudrez, du droit au sens juridique du terme.Même si la loi ou quelque code de déontologie ne m'y contraintpas, la foi dans la parole donnée m'oblige. Pourquoi ? Parce qu'ellegarantit la confiance, et qu'il n'y a aucune communication au sens fortdu terme sans la confiance. Le mot "communication" aujourd'huine signifie plus rien ; "communiquer" c'est mettre en commun.Ce qu'on appelle les moyens de communication, ce sont aujourd'hui les moyensd'interdire la communication ! Communiquer au sens fort suppose la confiance.Et elle est faussée d'avance s'il n'y a pas cet engagement àgarder le secret qu'éventuellement nous confiera l'autre. Savoirgarder un secret c'est une condition sine qua non de toute relation interpersonnelle.Voilà un fondement rationnel du devoir de garder un secret. Mais,Spinoza, qui était un philosophe très réaliste, nousdit: "La multitude ne saurait être sage". Ce n'estpas méprisant, il ne veut pas dire : "il y a la masse, maismoi je sais être sage, les autre ne savent pas", mais il veutdire "tous les hommes ne peuvent pas être des sages, tous leshommes ne peuvent pas agir rationnellement, on ne peut pas espérercela".

Alors, il faut que l'obligation du secret se traduise dans des règleset dans des lois, et c'est ainsi que la morale devient l'éthique.La morale, ce sont des règles universelles, inconditionnelles. L'éthique,c'est ce que devient la morale quand elle entre en rapport avec la réalitéhumaine dans sa complexité, avec la singularité, la particularitéde chaque situation. D'où la différence entre éthiqueet morale. Alors, c'est le secret que nous retrouvons dans les codes dedéontologie ; le secret de la confession qui lui s'abrite derrièrele sacré, puisque bien entendu le prêtre est sensé n'êtreque le truchement entre le pécheur et son Dieu ; le secret professionneldu médecin, de l'avocat, etc... le secret d'État. Mais danschacune de ces déontologies, ce qui nous frappe, c'est qu'il y atoujours des restrictions et des ouvertures, et qu'on précise bienà quelles conditions on peut ne pas garder le secret. C'est que ledevoir de secret, le droit au secret, ne sont pas des absolus intangibles.Voilà où nous basculons dans l'ambivalence.

Garder mes secrets n'est pas un impératif catégorique,inconditionnel. Et garder les secrets d'autrui non plus. Pour ma sauvegarde,même, pour sauvegarder mon intégrité morale, il n'estpas seulement souhaitable que je me libère de mon secret, c'est indispensable."Décharge-toi de ton fardeau, et tu seras admis". C'estla règle de tous les rites d'initiation et de purification, la confessionrétablit des liens rompus par la faute entre le pécheur etson Dieu. Mais laïcisons ; l'analyse, la psychothérapie, lapsychanalyse dont on a parlé tout à l'heure, n'ont-elles pasretrouvé une sorte de sagesse de cet ordre ? Est-ce que ce n'estpas un salut du sujet par la vérité qu'il avoue ? La véritédite, le secret dévoilé me sauvent, d'une certaine manière.Bergson, dans "Les deux sources de la morale et de la religion",a analysé une histoire que vous avez sans doutes lue dans "Crimeet châtiment" de Dostoïevski. Raskolnikov tue d'une manièrequi fait penser à ce qu'André Gide appelait un acte gratuit.Il n'y a pas d'acte gratuit, si vous entendez sans motivation. Il n'y apas d'acte gratuit, mais je voulais dire un acte qui ne soit pas intéressé.Ce meurtre, il est le seul à savoir qu'il en est l'auteur. Pourquoiva-t-il finir par avouer ? Bergson s'interroge sur le pourquoi de cet aveu.Et bien tout simplement parce que Raskolnikov veut rétablir un lienqu'il a lui-même complètement rompu entre lui et les autres.Les autres continuent à s'adresser à lui comme à l'étudiantinnocent qu'il était avant ce meurtre. Donc, ils ne s'adressent plusà lui. Plus personne ne lui parle. Il s'est fait différentpar son meurtre. Et tout ce qu'on lui dit, et toutes les attitudes des autresà son égard ne s'adressent plus à lui. Il n'est pluscelui à qui on s'adresse. Alors s'il veut retrouver le chemin desautres, il ne lui reste plus qu'à avouer. Et le juge d'instructions'adressera bien à lui, au meurtrier qu'il est devenu. Voyez qu'ily a une vertu de la rupture du secret en quelque sorte.

Garder mon secret, ça peut être évidemment garderun secret honteux, occulte mes erreurs, mes fautes. Et si je les garde,je ne les dépasse pas. Je rumine, ça s'appelle le remords.Et Spinoza écrivait : "L'homme qui se repent est deux foismisérable et impuissant". Il l'est quand il faute et chaquefois qu'il rumine sa faute. Donc il faut ici rompre le secret. Mais il ya pire. Platon, dans "La République", met dans la bouched'un sophiste redoutable, d'ailleurs, qu'il appelle Glaucon, mais c'estun personnage qu'il a créé, une histoire exemplaire. L'histoirede Gygès. Gygès est un pâtre. Un berger. Il trouve parhasard un anneau. Et puis assis au bivouac des bergers le soir, au feu decamp, en tournant machinalement l'anneau vers la paume de sa main il s'aperçoitqu'il devient invisible. Il a découvert un anneau qui le rend invisible.Imaginez ce qu'il va en faire : il va voler, il va violer, il va tuer. L'interlocuteurde Socrate, (Socrate est l'autre interlocuteur de ce dialogue), veut essayerde convaincre Socrate que si nous pouvions être des scélératsimpunément, nous le serions tous. Évidemment Socrate n'accepterapas cette conclusion. Mais ça veut dire que le secret peut abriterle pire. Surtout que, commentaire génial d'Alain, nous avons tousl'anneau de Gygès! Nous pouvons tous impunément désirerla mort, vouloir la mort, nous représenter la mort du prochain. Lepire! Vouloir le pire, impunément, dans le plus grand secret. L'anneaude Gygès, c'est précisément ce secret de laconscience dont nous parlions tout à l'heure. Alors, que faut ilen conclure ? L'Évangile, dans la morale de l'intention, soulignele fait par la phrase célèbre : "Celui qui désirela femme de son prochain a déjà commis la faute dans son coeur".Alain est aussi rigoureux, et pourtant il n'est pas chrétien Alain,Dieu sait! enfin Dieu... Alain dit : "Je veux penser comme si onme voyait penser". Essayez donc! Ce n'est pas facile!

Est-ce qu'il n'est pas désirable, dans certaines circonstances,de démasquer le secret d'autrui ? Toujours cette ambivalence. Onen a beaucoup parlé, je ne vais pas revenir longuement sur les cas,un juge d'instruction, un banquier, un médecin ne doivent-ils pasquelques fois subordonner leur obligation au secret à de plus impérieuxdevoirs ? Ne le doivent-ils pas, pour mettre à jour des compromissions,des fraudes, des malversations, des duperies que cherche à étouffercelui qui réclame d'eux le secret ? Diplomatie secrète, secretd'État. Dans la toute première année de la RévolutionSoviétique, Lénine, d'un bel élan d'authenticitédéclarait la paix au monde, et, dans la même déclaration,promettait : "Nous en avons fini définitivement avec la diplomatiesecrète". C'était beau ; on connait la suite, maisc'était quand même beau. Pourquoi ? Parce que la diplomatiesecrète était incompatible avec la justice et la fraternitéhumaine, avec la confiance dans l'autre.

Décidément, vous le voyez, le secret est foncièrementambivalent. Cette ambivalence éthique, elle est la résultante,elle traduit pratiquement l'ambiguïté ontologique du secret.Le mot d'esprit des organisateurs de ce colloque "Dis moi tout, jene dirai rien" exprime plaisamment une vérité déplaisantequi est l'ambivalence déroutante du secret. Et cette ambivalence,pour ma part, (je n'oblige personne à me suivre), je la crois incontournableparce qu'elle résulte de l'ambiguïté de notre condition.Il serait donc vain de croire que nous sortirons de cette rencontre avecles clés théoriques et les règles pratiques du bonusage du secret. L'homme ne vit pas sans ambiguïté dans un mondesans ambiguïté. Il vit une vie ambiguë dans un monde ambiguë.Pourquoi ? Et bien il est dans ce monde, en fait partie, mais il peut lemettre à distance, il peut prendre un recul par rapport àce monde pour reconnaître ou plutôt conférer du sensà ce monde. Il est immergé dans ce monde, mais il peut s'endistancier, c'est cela son ambiguïté, pour le meilleur et pourle pire. C'est une existence ambiguë dans un monde ambiguë. Celaveut dire quoi ? Que ni le sens de ce monde, ni celui de mon existence nesont jamais fixés d'avance, ni par la Nature, ni par Dieu. Tel estl'homme, secret aux autres, secret à lui-même, mais seulementparce qu'il peut dévoiler le secret. Il est digne de garder un secret,car qu'il y a une dignité à garder un secret ; mais cettedignité résulte du fait que je peux la trahir, sinon il n'yaurait aucun mérite et aucune dignité.

Alors, je crois que nous n'échapperons pas à l'ambivalencedu secret par quelque maxime universelle. Ce sera toujours àvous, à moi, à chacun de décider ce qu'il doit garderet ce qu'il doit révéler. Je ne dirai pas, comme Sartre, quid'ailleurs a corrigé plus tard, "sans aucun appui, sans aucunsecours", mais du moins sans autre ultime garantie que l'authenticitéde son engagement ; l'authenticité de son engagement cela veut direle refus de s'installer dans des certitudes qui le mettraient désormaisà l'abri de tout retour critique sur sa décision. Un hommeauthentique c'est un homme qui accepte de reconnaître qu'il s'inventelui-même, qu'il invente son chemin chaque jour. Voilà, en sommenotre ambiguïté fondamentale. L'homme est l'être qui nonseulement doit assumer cela, mais, je dirais qui doit le revendiquer. Revendiquernotre responsabilité, non seulement à l'égard du secret,mais à l'égard de tout ce qui fait notre existence. Et aucunedoctrine, aucun dogme, aucun système philosophique non plus ne nousdéchargeront de cette responsabilité en nous révélantle secret du secret. Anecdote amusante, Sacha Guitry, à une intrigantequi lui demandait : "Maître, quel est le secret du bonheur?", répondit : "Mais voyons, Madame, si je vousle confiais, ce ne serait plus un secret". Cela a l'air d'une boutade,mais, réfléchissez bien, cela veut dire que le secret est,par définition, évanescent. Il est ce qui, à tout moment,peut s'évanouir. Et l'évanescence du secret résultede l'ambiguïté de notre condition. C'est pourquoi je concluraique la morale du secret ne peut être que la plus difficile de toutesles morales, ce que Simone de Beauvoir appelait "Une moralede l'ambiguïté".

Journée Nationale du Gremq SFTG

Nantes, le 18 Janvier 1997

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