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Retour à la nuit tombante, en devisant avec nos guides sur les forces invisibles. Où étions-nous ? Chez un illusionniste du Ve siècle avant J.-C. pratiquant la succussion par l'échelle ? Où est l'Hippocrate réprobateur qui fustigeait les procédés sensationnels, permettant aux médecins de prouver leurs talents au public ? « Les médecins qui s'en servent sont surtout ceux qui veulent faire l'ébahissement de la foule. La foule, en effet, est saisie d'admiration quand elle voit un homme ou suspendu, ou lancé en l'air, ou soumis à quelque épreuve analogue : ce sont de ces choses dont on parle toujours, sans plus s'inquiéter quel a été le résultat, bon ou mauvais, de la manuvre »(7). Notre raison doit-elle aussi lutter contre l'obscurantisme du charlatan ? Devons-nous plutôt nous laisser fasciner ? Nous parlons de l'utilisation des forces occultes, tantôt pour le bien, tantôt pour le mal dans la sorcellerie. Notre guide pense que le sorcier du marché travaillait en vue du bien et ne conteste pas son pouvoir. Avons-nous plutôt vécu quelques heures, comme dans le monde du Bas-Empire, quand le monothéisme voulait succéder à la religion gréco-romaine ? L'ancienne religion ne peut être abolie, malgré le christianisme : elle devient magique, parfois maléfique, souvent diabolisée, toujours récupérée. Que faire de toutes ces forces ? Il y en a tant qui se croisent, qu'il faudrait comme les Athéniens construire un temple au dieu inconnu, pour n'oublier personne. St. Paul enragerait(Actes, 17, 16-34). Je suis tout de même un peu inquiet alors que les français me paraissent bien joyeux et désinvoltes. Suis-je si différent d'eux ? Ramuz (8) en était persuadé : « nous sommes placés, nous autres protestants vaudois ou romands, dans une situation bien singulière vis-à-vis de la civilisation française qui est pourtant la nôtre. J'entends que notre antiquité à nous n'est plus tout à fait la sienne ; plus exactement, que depuis quatre siècles nous en avons deux et qu'elle n'en a qu'une. Car son antiquité à elle, celle qui sert de base en France à tout l'enseignement supérieur et secondaire, est l'antiquité gréco-romaine, tandis que « nos » antiquités à nous sont la gréco-romaine bien entendu, et puis l'antiquité biblique. » C'est probablement cette particularité « ethnique » qui m'a poussé à me rapprocher d'un pasteur comme guide dans l'incertitude de la magie. Je me suis senti rassuré. Peut-être que les français pouvaient regarder tout cela avec la désinvolture d'un Offenbach re-cuisinant la mythologie à la sauce vaudeville. Nous, on ne plaisante pas avec la Bible : on nous l'apprend très jeuneEvidemment, chez nous, les pasteurs de l'Eglise officielle ne parlent même pas de la sorcellerie : à quoi bon parler d'un mensonge et d'une supercherie ; ils laissent s'exprimer les exorcistes des cantons catholiques où fleurissent les faiseurs de secret qui ne lisent pas la Bible, lui préférant le Grand Albert (9). Pourtant Johanny me trouble beaucoup lorsqu'il évoque les forces qui nous échappent : je le soupçonne de ne pas parler seulement du Saint Esprit
Apéritif chez la sur d'Ari puis repas dans un maquis où nous récupérons joyeusement de la séance de prestidigitation.

Dimanche 29 octobre. La journée commence par une conférence de Fabienne sur l'anthropologie. A côté d'une discipline axée sur le souci de clarification des liens de parenté, des régimes matrimoniaux, de la religion, de la politique, etc., on se doit de défendre une anthropologie des représentations où le crédit est accordé à la subjectivité. On s'intéresse à ce que pensent les gens. Si l'ethnographie est un travail descriptif sur le terrain, l'ethnologie est déjà un travail analytique, alors que l'anthropologie vise à dégager des régularités plus générales. La sociologie s'est intéressée aux sociétés européennes historiques mais aujourd'hui les sujets d'intérêt se recoupent parfois avec ceux de l'anthropologie, la sociologie restant friande de méthodes quantitatives appliquée à des institutions sociales. La sociologie s'intéressera à l'hôpital par exemple plutôt qu'à la maladie. L'anthropologue voit la société à travers l'individu et approche son sujet par des méthodes qualitatives, comme des entretiens semi-directifs avec un canevas, plus qu'un questionnaire fermé, permettant de se laisser surprendre. L'anthropologie de la santé, proche de la sociologie de la santé, étudie les institutions. L'anthropologie médicale inventorie les pratiques et les remèdes et s'ouvre sur l'ethnomédecine. L'anthropologie de la maladie s'intéresse aux représentations de la maladie. Qu'est-ce, au Bénin, qu'une maladie simple relevant de la phytothérapie. Qu'est-ce qu'une maladie complexe due à un sort jeté ou à la transgression d'un interdit qui nécessite la présence des animaux. On recherche le pourquoi de la maladie complexe. La réponse à cette question influence le recours thérapeutique. La psychologie s'occupe du vécu asocial, alors que l'anthropologie aborde la dimension culturelle ou sociale de la représentation collective. On évitera le concept de culture, trop lié à des représentations idéologiques et qui nous dispense de naviguer entre les deux pôles, de la diversité à l'unité du genre humain. Plutôt que d'affirmer péremptoirement que l'attitude de l'africain face au SIDA est une affaire culturelle, liée à la polygamie et aux relations sexuelles diverses, on s'intéressera aux trajectoires de vie, à l'émigration, aux femmes restées seules toutes situations influençant les relations sexuelles. L'anthropologue prend des notes pendant ses entretiens semi-directifs : on peut imaginer un carnet avec sur la page de droite le journal d'enquête : dates, noms, lieux, impressions, descriptions, indications pratiques. Sur la page de gauche, un journal de recherche plus analytique avec les questions, les hypothèses : il représente la vie intellectuelle de l'enquête. Journal d'enquête et journal de recherche se font face en vis-à-vis.
Ari nous parle ensuite du travail d'écriture où il s'agit d'organiser l'information pour transférer les connaissances acquises dans nos pratiques. Que vais-je retenir et laisser de côté ? Le carnet de notes constitue une mémoire à court terme où s'enregistrent les impressions de nos sens comme nos émotions. Tout cela permettra d'élaborer une mémoire à long terme faite d'une mémoire épisodique personnelle confrontant nos représentations préalables avec l'expérience sur le terrain, et d'une mémoire sémantique qui est déjà la construction d'une théorie personnelle. A partir de là se construira une mémoire de travail, le « take home message » des anglo-saxons.
Que ramènerai-je donc en Suisse de ce séjour ? Ferai-je un journal exhaustif, quasi photographique, des événements ? Partirai-je avec mon « doggy bag », comme ces américains rencontrés un jour chez Girardet et qui emportaient pour leurs amis, les restes du repas enveloppées dans une serviette ? Les saveurs réchauffées auront-elles le même goût pour les autres ? Ne vaut-il pas mieux parler des émotions ressenties ? Si je dois raconter les événements vécus, je décrirai d'abord comment je me défends devant l'angoisse qu'ils suscitent et comment je convoque mes repères. « Plus l'angoisse provoquée par un phénomène est grande, moins l'homme semble capable de l'observer correctement. » « Tout système de pensée, y compris le mien, s'enracine dans l'inconscient, en tant qu'il est une défense contre l'angoisse et la désorientation. »(10). Donc il faudrait d'abord parler de soi et de son contre-transfert Comme le rappelle Pierre en riant lors du repas de midi : « il n'y a que moi qui m'intéresse ». Mais même dans le souci le plus narcissique de soi, il doit rester une part d'ouverture, celle que décrit Amiel (11), encore un de ces visages ancestraux que je convie au repas gastronomique :
« Fais en toi la part du mystère, ne te laboure pas toujours tout entier du soc de l'examen, mais laisse en ton cur un petit angle en jachères pour les semences qu'apportent les vents, et réserve un petit coin d'ombrage pour les oiseaux du ciel qui passent ; aie en ton âme une place pour l'hôte que tu n'attends pas, et un hôtel pour le dieu inconnu. Et si un oiseau chante dans ta feuillée, ne t'approche pas vite pour l'apprivoiser. Et si tu sens quelque chose de nouveau, pensée ou sentiment, s'éveiller dans le fond de ton être, n'y porte point vite la lumière ni le regard ; protège par l'oubli le germe naissant, entoure-le de paix, n'abrège pas sa nuit, permets-lui de se former et de croître, et n'ébruite pas ton bonheur. uvre sacrée de la nature, toute conception doit être enveloppée du triple voile de la pudeur, du silence et de l'ombre » (2 décembre 1851).
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