Nous partons pour Danktopa. La sur d'Ari, rhumatologue, habite à l'orée du marché : c'est là que nous laissons nos voitures. Le chef de quartier semble fâché de n'avoir pas été averti de notre venue. Il improvise tout de même un discours de bienvenue où l'on entend une sérieuse critique des autorités qui laissent se développer des amas de déchets et d'immondices sur les berges du fleuve, résultat de la digestion d'un marché incontrôlable. Nous cheminons par petits groupes dans une foule grouillante. Emmanuel et Johanny sont là pour nous empêcher de nous perdre. Ils nous mènent vers une équipe de matrones qui échangent notre argent contre des francs CFA ; les billets passent de main en main comme pour mieux s'assurer de l'exactitude des comptes. Cheminement à travers les étals : radios, rasoirs, appareils ménagers, produits de nettoyage, cassettes, quincaillerie, etc. Sur le pont nous regardons les toits du marché à perte de vue. Des camions chargés de coton passent sous nos pieds. La pluie se met à tomber comme si l'on avait mis le robinet de la douche au maximum, pluie chaude sur nos chemises en sueur. Nous nous réfugions sous le pont, perdus dans une foule de gens colorés avec des plateaux de fruits sur la tête : les voitures et les zemidjan sont bloqués dans la masse. Jean filme la pluie. La douche ne dure pas mais elle a fait des lacs dans le chemin terreux. Nous atteignons le fleuve et les tas d'ordures. Des enfants s'amusent du cameraman et se regardent sur l'écran en riant. Le but de notre promenade doit être le marché des féticheurs que nous n'atteignons pas, car le réservoir céleste ne tient pas l'eau et explose littéralement sur nous. Notre équipe se disperse et court se réfugier dans les cahutes des commerçants, comme des chiens mouillés affolés. J'ai perdu ma femme, l'indispensable boussole conjugale. Sombre masure de planches où nous tenons à quatre, les plus courageux au fond dans une obscurité incertaine et encombrée d'objets indistincts. Les enfants du propriétaire rient de nos mines dégoulinantes. Des filets d'eau traversent les planches ajourées. Des femmes marchent dans la rue et vaquent à leurs occupations comme si rien ne se passait. Pourquoi seuls les blancs à l'abri ont-ils l'air mouillé ? Il faut pourtant continuer sous la pluie car le soir va venir. Nous courons vers les féticheurs et entrons nous réfugier dans la première boutique, au sec. J'ai retrouvé ma femme. Des visages rieurs nous regardent, accrochés dans des échafaudages de bois. Le maître des lieux nous accueille, assis en tailleur, sur des claies, à un mètre cinquante du sol, protégé des inondations. Grisonnant, d'un âge incertain, c'est le grand-père Hohoto, « guérisseur traditionnel, vendeur d'os originaux et divers de la pharmacopée », directeur des Etablissements « Chez un Jour ». Il fabrique et vend des fétiches aux propriétés diverses, donnant le succès, la richesse ou la santé. Il nous montre un album de photos où on le reconnaît participant à des cérémonies. Johanny constate à quelques signes que c'est un bon féticheur. Il traduit notre conversation : les fétiches sont composés de divers ingrédients dont il a le secret. En eux-même ils ne sont pas efficaces mais doivent être dynamisés. Comme nous ne retiendrons pas les paroles traditionnelles, nous pourrons nous contenter de prendre le fétiche au chevet de notre lit ; il faudra le matin, avant même de mettre les pieds à terre, remplir sa bouche d'une gorgée d'eau et la cracher sur le fétiche puis dire le vu que nous souhaitons voir s'accomplir. Peut-être avons nous marqué un certain étonnement dubitatif qui le pousse à nous proposer de nous prouver ses pouvoirs. Si l'un de nous veut bien servir d'exemple, il le soulèvera du sol avec deux petits fagots de paille emboîtés l'un dans l'autre Malaise scolaire de l'assistance, comme quand le maître demande qui veut venir au tableau noir. C'est donc au suisse de se dévouer, ramassant au fond de lui les valeurs ancestrales du sacrifice du 9 juillet 1386, à Sempach, quand Winkelried embrassa de son large thorax les lances du hérisson de l'armée autrichienne, ouvrant ainsi à ses compatriotes la brèche de la victoire. « Prenez soin de ma femme et de mes enfants » fut sa seule et dernière parole historique. Il s'agit maintenant de montrer aux français le courage helvétique. Invocation en pensées des paroles du paysan Ueli Braeker (6), ancêtre des explorateurs suisses au début du 18e siècle, sorte de capitaine Cook agricole : « croire et espérer que tout ira pour le mieux a toujours été dans ma nature : c'est si l'on veut, une conséquence de mon insouciance innée. Aussi n'ai-je jamais pu supporter que les gens autour de moi ressassent anxieusement leurs soucis et leurs peines, et ne puis-je comprendre le profit qu'il y a à toujours imaginer le pire ». Donc tout se passera bien, me dis-je. Il est vrai que l'argument définitif est la présence rassurante de Johanny qui m'encourage de tenter l'épreuve. On installe une paillasse sur le sol, où je dois me mettre à quatre pattes : que devient la dignité confédérale dans cette mise en scène. Le vin est tiré, il faut le boire Le grand-père se tient à distance ; on m'expliquera plus tard qu'il s'agissait pour lui de neutraliser le pouvoir de sorciers adverses qui pourraient passer par là C'est un de ses fils qui officie en récitant des paroles magiques, pendant que deux autres retirent ma chemise du pantalon. La peau couleur d'Emmenthal amuse l'assistance, mais le nez vers la terre, je ne vois rien. On passe les fagots de paille sur mon ventre et l'on me met dans la bouche des graines inconnues certainement magiques. Je me garde de les avaler car soudain surgit à mes yeux l'image de mon professeur de parasitologie récitant de son accent italien la litanie : wuschereria bancrofti, hymenolepis nana, loa loa, tenia solium, ankylostoma duodenalis, dracunculus medinensis Mes paroles magiques à moi qui signifient : que vais-je devenir si j'avale ? J'ai mis les graines sous la langue : l'expérience ne va sûrement pas marcherIl va sûrement s'en apercevoir, s'il est si fort Mais non, car après un premier essai infructueux, je sens comme une ceinture sous-ventrière qui me soulève en équilibre à un mètre du sol, sous les applaudissements joyeux de l'assistance. Tour d'illusionniste au fait des mystères du centre de gravité ou magie ? Je me relève et Johanny me dit : « tu as vu de tes propres yeux ». Pour lui c'est une évidence et moi qui ai pensé que les évidences étaient toujours une construction de l'esprit, une mise en scène « Que me donneras-tu pour ce que je viens de faire ? » Je n'ai sur moi qu'un couteau suisse Peut-on offrir un couteau suisse à un féticheur sans qu'il considère cela comme une menace ? Regard interrogateur vers Johanny : « tu peux ». Je lui montre le couteau fermé et déplie le tire-bouchon, ce qui est tout de même moins menaçant qu'une lame. Sourire de satisfaction. C'est le couteau du grand-père de ma femme, encore une valeur ancestrale, hallebarde du soldat suisse d'aujourd'hui, gage de survie dans le réduit national, amulette indispensable. Nous pouvons maintenant passer aux affaires et acheter des fétiches béninois qui nous assureront le succès dans notre pays....