Une pause-rafraîchissements devient indispensable par
la chaleur qui sévit. Tout en sirotant une « Béninoise
», la désaltérante bière locale, je
discute avec un journaliste du Progrès, qui me parle des
règles de l'héritage : lorsque le père meurt,
les fils héritent et ont charge de leurs surs, de même
mère, qui ne seraient pas mariées. J'apprends aussi
qu'une épouse répudiée retourne chez son
père, qui rend au mari mécontent le cadeau qu'il
lui avait fait lors du mariage. Il s'agit d'éviter la colère
d'un ex-mari pouvant rendre la femme stérile dans son éventuel
remariage, car la conjugalité semble inéluctable
pour les femmes. Je ne comprends pas bien comment la colère
peut rendre stérile : faut-il qu'un mauvais sort soit jeté
?
Je n'aurai pas de réponse car il faut se réunir
sous l'arbre aux palabres dans la cour du centre St-Jean, afin
de préparer notre visite de l'après-midi au marché
Danktopa. Les collègues sont assis en rond sur un banc
de pierre, pendant que nos hôtes, debout, nous racontent
des histoires mystérieuses. Danktopa signifie « le
serpent du fleuve », la lagune qui baigne Cotonou. Allusion
au serpent python sacré qui aurait un jour disparu dans
le fleuve à cet endroit. C'est le serpent qui enrichit
et qu'il faut respecter. Le tuer serait un crime. S'il entre dans
la maison, il faut lui tendre un bâton autour duquel il
s'enroule comme sur un caducée. On mène ensuite
le serpent dans la brousse mais on y laisse aussi le bâton,
sinon le python reviendrait dans la maison. On trouve de tout
dans ce marché, mais en particulier c'est le lieu de ravitaillement
des « tradipraticiens ». Il fut créé
au 19e siècle, marché des affaires louches et du
trafic avec les yoroubas du Nigeria. Il a lieu tous les cinq jours
et fait l'objet d'une référence obligatoire dans
les calendriers béninois. Beaucoup de délinquance,
beaucoup de vols. Les voleurs y sont peu appréciés
et immédiatement punis de mort par la vindicte des «
lois du marché ». Le professeur Sevi-Kouletio Kouletio
enseigne la criminologie à l'Université de Cotonou
et nous parle du vaudou. Un vodun est un esprit intermédiaire
entre Dieu et les hommes. Il distingue le vaudouisant qui croit
aux dieux et fait des sacrifices d'un vaudouiste qui partage cette
croyance mais ne fait pas de sacrifices, se limitant aux prières
et d'un vaudounologue qui croit, maîtrise les pratiques
et prêche le vaudou à travers les âges. Je
ne sais pas exactement où se situe le professeur dans sa
classification. La vaudounologie est l'étude du vaudou.
Les dix commandements de Moïse seraient reconnus dans le
meilleur vaudou. Fort de ce modèle, le professeur aimerait
créer un code écrit universel du vaudou : c'est
sans doute une idée originale dans un pays de tradition
orale. Un code écrit ne laisserait plus la place à
l'approximation usuelle qui fait qu'on peut nous raconter des
histoires semblables mais parfaitement contradictoires, comme
dans la mythologie grecque avec ses versions différentes
du même mythe. Passer du paganisme antique à la religion
du livre n'a pas été une mince affaire à
la fin de l'Empire romain. Les missionnaires, pareils aux pères
de l'Eglise en lutte contre l'Empereur Julien, ont voulu détruire
le vaudou, qui pourtant a survécu comme ont survécu
chez nous certaines pratiques antiques, même aujourd'hui
dans notre Suisse bancaire, fédérale et bicamérale
(4). On nous parle de Devi, parti d'un village du Mono pour s'initier
en brousse où il a rencontré des génies qui
lui ont annoncé qu'il serait en mesure de délivrer
son pays d'un gangster-sorcier. Ce dernier sévissait grâce
à son pouvoir de résister à l'atteinte des
balles de la police. C'est Devi qui a tué le sorcier à
son retour de l'initiation, rendant le Mono à nouveau paisible.
Mais alors, pourquoi une science si forte n'a pas pu lutter contre
les colons ? Le roi Behanzin, qui se battait contre les Français
jouissait d'un tel pouvoir : il pouvait se rendre invisible en
se trempant dans une jarre magique. Son frère jaloux s'empara
de la jarre et put prendre le pouvoir à sa place, laissant
le champ libre aux Français qui déportèrent
Behanzin à la Martinique d'abord, puis à Alger où
il mourut en 1906. C'est donc la jalousie et la rivalité
qui sont causes de la chute du Royaume d'Abomey, passions assez
puissantes pour neutraliser les pouvoirs de la magie. Fabienne,
notre anthropologue, tente de mettre un bémol à
ces histoires en affirmant que le vaudou comme le christianisme
produisent des discours dogmatiques et que c'est le rôle
de l'anthropologue de restituer le discours de l'individu qui
puise à différentes sources et bâtit ses pratiques
dans une alchimie syncrétique. Je ne sais pas si Fabienne
réussit à nous rassurer alors que nous entrons doucement
en contact avec notre noyau psychotique, magnifié par les
effets du Lariam. Je me coule dans le dogmatisme magique et l'histoire
de Devi va bientôt se muer en évidence : il y a des
forces qui nous échappent Qu'allons nous devenir au marché
tout à l'heure. Il me faut absolument des repères.
Le repas de midi me permet de manger un ragoût de poulet-bicyclette
en compagnie de Johanny, un agent commercial, pasteur de l'Eglise
évangélique : c'est évidemment le repère
indispensable que je cherchais, le langage commun des protestants
au-delà des frontières. C'est son père qui
s'est converti au protestantisme, se mettant à dos tout
son village à la frontière du Togo. Depuis lors
Johanny est retourné au village et a pu renouer avec la
tradition qu'il connaît bien. Même s'il pense aujourd'hui
que le Christ rend inutile le recours aux vaudous, il estime qu'il
existe des forces et des mystères auxquels il faut prendre
garde. Nous revenons sur les passions humaines à l'origine
du monde magique : l'amour est aussi fort que la haine. Trop d'amour
peut se retourner en haine et cette dernière va conduire
à la sorcellerie et aux sorts jetés. Son voisin
affirme qu'il n'a jamais vraiment cru aux forces occultes
enfin le radeau de la Méduse qui me sortira de l'océan
de secrets où je risque de sombrer Il raconte pourtant
l'histoire d'un de ses amis qu'il a roulé dans une affaire.
A quelques temps de là, il ressent une douleur du ventre
que les médecins ne comprennent pas. Rencontrant l'ami
trompé, il s'entend demander, non sans ironie, s'il se
sent bien. Il comprend alors que l'homme en colère lui
a jeté un sort. La douleur abdominale s'efface quand la
dette est enfin réglée avec l'aveu de la supercherie.
Malgré son scepticisme mon interlocuteur admet que des
forces existent sur lesquelles il faut compter. Avait-il mal au
ventre ou était-ce le ventre qui lui faisait mal , ajoute-t-il
..? Le radeau de la Méduse ayant sombré, il me reste
une planche de bois psychanalytique et salvatrice, c'est évidemment
la culpabilité qui lui a tordu les boyaux. Garderai-je
cette idée pour assurer mon arrière-garde ou sombrerai-je
comme le poète qui voyageait de l'ortie à l'étoile
(5) ? :
« Les longs voyages sont cruels
Aux yeux qui restent en arrière
Comme de beaux étangs d'or pâle
Où croisent les voiliers du ciel. »
Le regard en arrière est pourtant la seule boussole.
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