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Le vol est fort gai ponctué des « Danku » de l'hôtesse de l'air. Une collègue en manque de tabac fume dans les WC et déclenche une alarme qui provoque la verve culpabilisante du chef de cabine qui, sans doute, ne fume pas. L'Afrique nous attend : pour moi ce ne sont encore que des histoires d'école du dimanche, avec des lions et des missionnaires tempérant l'interprétation de leur foi, du sirop de framboise remplaçant le sang du Christ et des pirogues transportant les malades vers le dr. Schweitzer, à l'orée de la forêt vierge, ou encore la rencontre du seul blanc, perdu depuis longtemps dans la nature hostile, et soudain consolé par un : « dr. Livingstone, I suppose » ; le chic anglo-saxon, le whisky mêlé de quinine siroté sous la moustiquaire au soleil couchant, pendant qu'insectes, araignées et serpents circulent sous l'il flegmatique du gentleman, suant sous son tweed. Ou mon vieux cousin, colon dans une société d'exploitation des forêts, qui construisait des voies de chemin de fer en bois de rose, de violette et d'ébène et qui, quarante ans plus tard, racontait la paresse des indigènes qu'il fallait savoir diriger. Ce sont aussi des cartes de géographie, que ma grand-mère affichait dans sa cuisine, où le découpage des pays changeait chaque année avec des noms nouveaux : la confusion. Il lui fallait cela pour comprendre le « Courrier des Missions ». C'est enfin le sourire satisfait du collègue camerounais qui nous faisait manger avec les doigts des nourritures pimentées et s'amusait de la mine déconfite du blanc, revenant des toilettes après une miction irritante
Arrivée à 17h.15 à Cotonou : attente des valises, pagaille douanière, bousculade, croix de craie sur les bagages contrôlés pour un deuxième contrôle où l'on s'assure que la croix n'a pas été oubliée. Premières cacahuètes bouillies, en bouteille, eau de Possotomé, en attendant les bus qui nous transportent au crépuscule à travers les feux qui éclairent les marchands, entrevus dans la circulation. Porteuses de pain, fabricant de cercueils à l'enseigne de « à l'heure qui sonne », mystérieuses cornues remplies de pétrole, mobylettes pétaradantes nommées zemidjan et servant de taxi, pouvant se faufiler partout, coiffeurs mystiques « à la gloire de Dieu ». Enfin le calme en arrivant au Centre St-Jean Eudes, à quelques mètres de la circulation. La chambre est faite de deux lits à moustiquaire et d'une table avec une chaise. Sur la table, une sentence du saint patron des lieux : « tout homme qui s'élève sera humilié ; celui qui s'humilie sera élevé. Elevez-vous donc en présence du Seigneur et il vous élèvera. » L'esprit souffle sur nous après la douche rafraîchissante, matérialisé sous la forme de l'aspersion d'anti-Brumm forte, sur les rares parties du corps qu'un pyjama protecteur laisse à découvert, et nous essayons de trouver le sommeil dans la moiteur.

Samedi 28 octobre. Je suis donc allergique au Brumm forte, car les poignets me démangent au petit matin encore obscur, rappel d'un corps présent. Pendant qu'une main gratte sa compagne irritée, j'écoute les cris d'oiseaux inquiétants : peut-être cette effraie dont parle Philippe Jaccottet (3) et que je n'avais jamais entendue :

« La nuit est une grande cité endormie
où le vent souffle Il est venu de loin jusqu'à
l'asile de ce lit. C'est la minuit de juin.
Tu dors, on m'a mené sur ces bords infinis,
Le vent secoue le noisetier. Vient cet appel
Qui se rapproche et se retire, on jurerait
Une lueur fuyant à travers bois, ou bien
les ombres qui tournoient, dit-on, dans les enfers.
(Cet appel dans la nuit d'été, combien de choses
j'en pourrais dire, et de tes yeux) Mais ce n'est que
l'oiseau nommé l'effraie, qui nous appelle au fond
de ces bois de banlieue. Et déjà notre odeur
est celle de la pourriture au petit jour,
déjà sous notre peau si chaude perce l'os,
tandis que sombrent les étoiles au coin des rues. »

Qui pourrait se réveiller aux bruits inquiétants du monde, quand un lit, sous la moustiquaire, nous offre l'asile ?
Il le faudra, car après les premières images entrevues la veille, nous allons rencontrer nos hôtes. En demi-cercle au premier étage d'un bâtiment ajouré, à la recherche de courants d'air, nous attendons. Un tableau noir barre notre horizon, comme à la page 36 de Tintin au Congo, quand le héros devient instituteur ; mais le léopard ne viendra pas manger l'éponge, peut-être parce que ces animaux ne savent pas monter les escaliers. El Régo, chanteur béninois célèbre, devenu maire de Godomey nous accueille en nous offrant une chanson. Il parle de ce qui devrait préoccuper les médecins que nous sommes : comment faire pour ne pas tomber malade : la santé sans les médicaments. Dorothé, président de l'OAI, se demande à quoi notre rencontre va aboutir : interrogations. Ari affirme que pour une fois ce sont les européens qui viennent apprendre en Afrique : qu'apprendra-t-on ? A comprendre l'autre ou seulement à nous regarder différemment ? C'est bien court, un simple séminaire, pour penser se reconstruire Ari nous expliquera demain comment l'écriture permettra le transfert des connaissances. François Baumann salue les journalistes présents : faire savoir ce que l'on fait, par le haut-parleur de la presse, lui paraît essentiel et a toujours été une des priorités de son organisation. A l'inverse des mystères de la magie, la médecine veut se faire transparente dans ses interrogations. Nos écrits voyageront sur Internet Désiré nous accueille au nom du ministère du tourisme : homme élégant, dont le sourire me rappelle celui de mon camarade camerounais facétieux, à la douce ironie, qui s'habillait chez Lacoste et qui m'avait autrefois initié aux mystères d'un service de soins intensifs
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