Jeudi 26 octobre. Quitté Palès, le labrador
chocolat glouton, vers 9 heures, après une dernière
promenade dans les forêts de sapins du Jorat. Déambulation
à la manière de Gustave Roud : « la route
est à nous encore ! Ha ! crevons d'un coup de poing nos
vitres, sautons ! Au-delà de l'herbe, au-delà des
arbres, là-bas commence la route. Toutes les étoiles
nous attendent, déjà le soleil nous tire avec sa
forte main éblouissante. L'espace, le temps couchés
comme des chiens à nos pieds Tous en chasse ! »(1).
Je vais laisser les chemins chantés par le poète
de notre terre, qui sait inviter au voyage. Palès passera
quinze jours de vacances à Bussigny, près de la
voie de chemin de fer, dans un enclos, avec un collègue
de rencontre, dont elle essayera d'avaler la pâtée.
Les suppléments sont chez elle une obsession : «
struggle for the life » darwinien. Ultime coup d'oeil vers
le chien fidèle au passage du train près des enclos.
Le TGV arrive à 22 heures en gare de Lyon. Le chauffeur
du taxi qui nous emmène à Roissy, nous parle à
la troisième personne comme dans un texte de Sacha Guitry.
Sa grande classe de valet de chambre directif et autoritaire ne
l'empêche pas de naviguer sur la toile et d'y palabrer.
Il y aurait découvert un jeune talent québécois,
une chanteuse de la trempe des plus grandes, dont il nous fait
écouter les chansons. Les bretelles d'autoroute nous emmènent
vers un lieu incertain au milieu des échangeurs, où
notre hôtel de transit porte déjà un nom exotique
: Ibis Si exotique, que ce n'est pas le bon hôtel et qu'il
faut encore trouver un minibus, dans une gare routière
glauque, avant de prendre possession de notre chambre standardisée.
Nuit climatisée au coeur de l'hiver débutant, sécheresse
des voies respiratoires et gouttes nasales. Bonheur de retrouver
Francine : nos vies parallèles se rejoignent enfin. Qu'on
est loin déjà du poète Gustave, qui ne devait
pas connaître la chaîne Ibis lorsqu'il dispensait
ses conseils pour le choix d'une chambre d'auberge : « n'acceptez
votre chambre que longue, étroite, avec un lit de cerisier
rougi, de vastes murs où le regard ivre se repose, peints
d'une chaux si pure qu'elle frissonne sous le moindre coup d'oeil.
La fenêtre doit découper tout un pan de paysage :
des feuillages, des fleurs, la route, une fontaine, un toit de
tuiles rose et noir, une frange de ciel Dormez en lui tournant
le dos. Tout est machiné pour la féerie de votre
réveil. »
Vendredi 27 octobre. Féerie du réveil ? Les réacteurs
des premiers avions sont les rossignols de l'aube et l'aubergiste
qui peine à se mettre en route pour nous indiquer l'automate
à café, d'un asthénique coup de menton, se
fait le Mentor des Télémaque embrumés. Le
minibus de la veille nous promène de porte en porte jusqu'au
point de rendez-vous des vols Sabena. Non-lieu par excellence
pour un apatride, l'aéroport se réveille au pas
chaloupant d'un Rottweiler, que maintient fermement un agent de
la sécurité, matraque à la ceinture : que
peut-il renifler, ce chien, dans un univers si ripoliné
? Aimerait-il les bois du Jorat ?
Rencontrons les joyeux français, qui, dès le premier
contact, ne manquent pas de relever mon accent suisse, comme si
un tel accent existait C'est le « ou bien », qui ponctue
mes fins de phrases, qui les amuse : je n'avais jamais remarqué
que je le disais si souvent. C'est l'ouverture interrogative du
vaudois qui feint d'être peu sûr de lui, face à
l'aplomb des grands frères au français raffiné.
Tout devient possible dans ce « ou bien » et même
le contraire de ce qui vient d'être dit : il manifeste la
devise des peuples colonisés qui tâtent le terrain
; il est « ni pour, ni contre, bien au contraire ».
Trois siècles de colonialisme bernois ont forgé
cette locution, qui devait laisser dans l'incertitude le bailli
triomphant. Les troupes de Napoléon ont chassé les
bernois du Pays de Vaud, mais le « ou bien » s'est
maintenu, se faisant autoritaire, le temps bref d'une révolution
sans effusion de sang : « retournez à Berne, ou bien
». Il faut le comprendre ici comme un « ou bien, vous
allez voir ce que vous allez voir » Pourtant les baillis
n'ont rien vu et sont repartis tranquillement, escortés
par les Rottweiler de l'époque : circulez, il n'y a rien
à voir Ensuite, ce sont les français qui sont partis
tranquillement et depuis lors, la distance nous fait aimer nos
anciens maîtres avec qui nous organisons des congrès
et faisons des voyages, en nous étonnant toujours de leurs
certitudes, tantôt celles du fonctionnaire hégélien,
tantôt celles des lumières de la raison. Et nous,
nous oscillons, un pied dans les Allemagnes et un autre chez Descartes
; notre locution finit par se faire philosophique, comme le «
ou bien, ou bien », l'alternative de Kierkegaard, le compagnon
de mes jeunes années, qui se sentait à cheval sur
deux réalités. « Derrière le monde
dans lequel nous vivons, loin à l'arrière-plan,
se trouve un autre monde ; leur rapport réciproque ressemble
à celui qui existe entre les deux scènes qu'on voit
parfois au théâtre, l'une derrière l'autre.
A travers un mince rideau de gaze on aperçoit comme un
monde de gaze, plus léger, plus éthéré,
d'une autre qualité que celle du monde réel »(2).
Que sera notre voyage ? La découverte d'une autre scène,
poétique, esthétique, nous stimulant l'imagination.
Comme le héros danois finirons-nous désarmés,
quand la réalité aura perdu son pouvoir excitant
et aurons-nous aussi les pieds « faits de telle façon
qu'ils garderont l'empreinte qu'ils auront faite » ? Dans
la vision esthétique du monde, rien ne change finalement,
ou bien, finirons-nous, après le stade inévitable
des interrogations éthiques, par nous retrouver dans le
monde du religieux ? Une alternative qui ouvre sur un troisième
terme : c'est ou bien ou bien...
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