Journal du Bénin. Octobre, novembre 2000.

par Daniel Widmer (Lausanne)

SFTG

Jeudi 26 octobre. Quitté Palès, le labrador chocolat glouton, vers 9 heures, après une dernière promenade dans les forêts de sapins du Jorat. Déambulation à la manière de Gustave Roud : « la route est à nous encore ! Ha ! crevons d'un coup de poing nos vitres, sautons ! Au-delà de l'herbe, au-delà des arbres, là-bas commence la route. Toutes les étoiles nous attendent, déjà le soleil nous tire avec sa forte main éblouissante. L'espace, le temps couchés comme des chiens à nos pieds Tous en chasse ! »(1). Je vais laisser les chemins chantés par le poète de notre terre, qui sait inviter au voyage. Palès passera quinze jours de vacances à Bussigny, près de la voie de chemin de fer, dans un enclos, avec un collègue de rencontre, dont elle essayera d'avaler la pâtée. Les suppléments sont chez elle une obsession : « struggle for the life » darwinien. Ultime coup d'oeil vers le chien fidèle au passage du train près des enclos.
Le TGV arrive à 22 heures en gare de Lyon. Le chauffeur du taxi qui nous emmène à Roissy, nous parle à la troisième personne comme dans un texte de Sacha Guitry. Sa grande classe de valet de chambre directif et autoritaire ne l'empêche pas de naviguer sur la toile et d'y palabrer. Il y aurait découvert un jeune talent québécois, une chanteuse de la trempe des plus grandes, dont il nous fait écouter les chansons. Les bretelles d'autoroute nous emmènent vers un lieu incertain au milieu des échangeurs, où notre hôtel de transit porte déjà un nom exotique : Ibis Si exotique, que ce n'est pas le bon hôtel et qu'il faut encore trouver un minibus, dans une gare routière glauque, avant de prendre possession de notre chambre standardisée. Nuit climatisée au coeur de l'hiver débutant, sécheresse des voies respiratoires et gouttes nasales. Bonheur de retrouver Francine : nos vies parallèles se rejoignent enfin. Qu'on est loin déjà du poète Gustave, qui ne devait pas connaître la chaîne Ibis lorsqu'il dispensait ses conseils pour le choix d'une chambre d'auberge : « n'acceptez votre chambre que longue, étroite, avec un lit de cerisier rougi, de vastes murs où le regard ivre se repose, peints d'une chaux si pure qu'elle frissonne sous le moindre coup d'oeil. La fenêtre doit découper tout un pan de paysage : des feuillages, des fleurs, la route, une fontaine, un toit de tuiles rose et noir, une frange de ciel Dormez en lui tournant le dos. Tout est machiné pour la féerie de votre réveil. »

Vendredi 27 octobre. Féerie du réveil ? Les réacteurs des premiers avions sont les rossignols de l'aube et l'aubergiste qui peine à se mettre en route pour nous indiquer l'automate à café, d'un asthénique coup de menton, se fait le Mentor des Télémaque embrumés. Le minibus de la veille nous promène de porte en porte jusqu'au point de rendez-vous des vols Sabena. Non-lieu par excellence pour un apatride, l'aéroport se réveille au pas chaloupant d'un Rottweiler, que maintient fermement un agent de la sécurité, matraque à la ceinture : que peut-il renifler, ce chien, dans un univers si ripoliné ? Aimerait-il les bois du Jorat ?
Rencontrons les joyeux français, qui, dès le premier contact, ne manquent pas de relever mon accent suisse, comme si un tel accent existait C'est le « ou bien », qui ponctue mes fins de phrases, qui les amuse : je n'avais jamais remarqué que je le disais si souvent. C'est l'ouverture interrogative du vaudois qui feint d'être peu sûr de lui, face à l'aplomb des grands frères au français raffiné. Tout devient possible dans ce « ou bien » et même le contraire de ce qui vient d'être dit : il manifeste la devise des peuples colonisés qui tâtent le terrain ; il est « ni pour, ni contre, bien au contraire ». Trois siècles de colonialisme bernois ont forgé cette locution, qui devait laisser dans l'incertitude le bailli triomphant. Les troupes de Napoléon ont chassé les bernois du Pays de Vaud, mais le « ou bien » s'est maintenu, se faisant autoritaire, le temps bref d'une révolution sans effusion de sang : « retournez à Berne, ou bien ». Il faut le comprendre ici comme un « ou bien, vous allez voir ce que vous allez voir » Pourtant les baillis n'ont rien vu et sont repartis tranquillement, escortés par les Rottweiler de l'époque : circulez, il n'y a rien à voir Ensuite, ce sont les français qui sont partis tranquillement et depuis lors, la distance nous fait aimer nos anciens maîtres avec qui nous organisons des congrès et faisons des voyages, en nous étonnant toujours de leurs certitudes, tantôt celles du fonctionnaire hégélien, tantôt celles des lumières de la raison. Et nous, nous oscillons, un pied dans les Allemagnes et un autre chez Descartes ; notre locution finit par se faire philosophique, comme le « ou bien, ou bien », l'alternative de Kierkegaard, le compagnon de mes jeunes années, qui se sentait à cheval sur deux réalités. « Derrière le monde dans lequel nous vivons, loin à l'arrière-plan, se trouve un autre monde ; leur rapport réciproque ressemble à celui qui existe entre les deux scènes qu'on voit parfois au théâtre, l'une derrière l'autre. A travers un mince rideau de gaze on aperçoit comme un monde de gaze, plus léger, plus éthéré, d'une autre qualité que celle du monde réel »(2). Que sera notre voyage ? La découverte d'une autre scène, poétique, esthétique, nous stimulant l'imagination. Comme le héros danois finirons-nous désarmés, quand la réalité aura perdu son pouvoir excitant et aurons-nous aussi les pieds « faits de telle façon qu'ils garderont l'empreinte qu'ils auront faite » ? Dans la vision esthétique du monde, rien ne change finalement, ou bien, finirons-nous, après le stade inévitable des interrogations éthiques, par nous retrouver dans le monde du religieux ? Une alternative qui ouvre sur un troisième terme : c'est ou bien ou bien...
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